Découvrez l'interview de Pierre-Louis Werner, gérant chez Swiss Life Gestion Privée

L’IA entre dans une nouvelle phase de maturité

La semaine écoulée a été brutale et a bien mis en évidence qu’une tendance solide peut être remise en cause sans que le scénario économique bascule pour autant. Après une réaction initialement favorable aux élections américaines de mi-mandat, le mouvement s’est inversé avec une rare violence sur les valeurs
liées à l’intelligence artificielle.
Jeudi, le S&P 500 a perdu 4,36 %, le Nasdaq 5,52 % et l’indice des semi-conducteurs de Philadelphie (SOX) 12,2 %. Le repli s’est ensuite propagé à l’Asie la nuit dernière, où le Kospi a chuté jusqu’à 8,8 % en séance, tandis que le Nikkei abandonnait environ 6 %.
Cette correction ne traduit pas, à ce stade, un effondrement de l’activité des entreprises liées à l’IA, comme en témoigne les publications qui se succèdent ces dernières semaines. Le décrochage observé marque plutôt l’accélération du passage d’un marché qui récompensait presque indistinctement toutes les promesses liées à l’IA à un marché qui exige désormais des preuves de rentabilité, de financement et de faisabilité industrielle.

Une demande toujours forte, mais des interrogations croissantes

La distinction est importante. Les publications de la semaine ont confirmé que la demande an matériel informatique pour l’IA reste forte. AMD a enregistré un chiffre d’affaires de 13,4 milliards de dollars, en hausse de 45 % sur un an, avec des revenus générés par les data centers en hausse de près de 100 %. Arista
Networks de son côté a également affiché une progression de près de 59 % de ses ventes
. Autrement dit, le problème n’est pas l’absence de commandes aujourd’hui, mais la visibilité sur les bénéfices de demain.
Les investisseurs cherchent à savoir combien de temps les hyperscalers devront investir avant que l’usage de l’IA ne génère des flux de trésorerie à la hauteur des capitaux engagés.
Cette interrogation s’étend à toute la chaîne : fabricants de puces, mémoires, équipements de réseau, producteurs d’électricité, constructeurs de data centers et plus récemment, le financement. Ce questionnement explique pourquoi même de bons résultats n’ont pas suffi à protéger les actions les mieux valorisés. Nous pouvons déterminer trois sujets alimentant cette prudence.

  • Le premier est le rendement du capital investi. La croissance des revenus liés à l’IA doit désormais accélérer assez rapidement pour compenser les dépenses d’infrastructure considérables. A titre d’illustration, les CAPEX IA engagés en 2026 devrait avoisiner les 1 140 milliards de dollars (900 milliards provenant des hypescalers et de Space X ; 100 milliards des neoclouds et140 milliards des hyperscalers chinois).
  • Le deuxième est le financement. Les besoins financiers dépassent progressivement les capacité d’autofinancement, notamment depuis le deuxième semestre, et conduisent les entreprises à solliciter davantage les marchés obligataires. Alphabet a ainsi placé 6 milliards d’euros de dette cette semaine (la demande a atteint 17 milliards), tandis que le coût de financement des émetteurs les plus exposés à la construction de capacités d’IA s’est tendu au cours des derniers mois.
  • Le troisième sujet est physique et réglementaire. Une puce n’a d’utilité que si elle peut être installée dans un data center disposant d’électricité, d’eau et d’autorisations légales. Le Texas est ainsi au centre du sujet puisqu’il concentre à lui seul près de 74 gigawatts de besoins électriques associés à des projets planifiés, ce qui illustre l’ampleur du défi. Les élections de mi-mandat cette semaine donnant les démocrates largement vainqueurs ont renforcé la crainte de mise en place de procédures plus strictes pour les nouveaux permis de construire. Ces contraintes concernent surtout les capacités prévues pour 2028 et 2029, mais les marchés cherchent naturellement à les intégrer dès maintenant dans leurs projections de résultats pour les années à venir.

Aux quatre coins du monde, les entreprises de semi-conducteurs ont été fortement chahutées, leurs multiples de valorisation se sont compressés, pour revenir vers des niveaux jugés bas pour le secteur technologique. Cela ne signifie pas pour autant que le creux est atteint.

Dans un véritable cycle de récession des semi-conducteurs, les valorisations pourraient encore reculer, et les dégagements des investisseurs sur des positions très consensuelles prennent rarement fin en une seule séance. En revanche, la baisse actuelle intègre déjà un ralentissement marqué de la croissance bénéficiaire du secteur, et le prochain mouvement dépendra moins d’une nouvelle annonce spectaculaire que de signaux plus ordinaires comme l’accélération (ou non) des revenus récurrents liés à l’IA, le maintien des budgets d’investissement 2027 et 2028, d’une amélioration de la rentabilité des investissements des hyperscalers et la stabilité des conditions de crédit. La technologie reste donc un moteur structurel pour les marchés financiers, mais elle redevient un secteur où le prix payé et la qualité du bilan comptent autant que la croissance.

Pétrole, inflation et taux : les marchés restent sous surveillance

Cette semaine, l’IA n’a pas été le seul sujet à capter notre attention derrière nos écrans. Le pétrole a joué, en parallèle, un rôle d’amortisseur.

Le Brent, après avoir dépassé 118 dollars le baril de Brent la semaine précédente, est brièvement revenu vers 95 dollars avant de rebondir autour de 98 à 100 dollars en fin de semaine, au gré des nouvelles concernant le conflit avec l’Iran et la sécurité des routes maritimes. Disons-le franchement, la détente hebdomadaire des cours du brut est bienvenue, mais le prix du pétrole reste très supérieur à son niveau de début d’année. Pour les banquiers centraux, la nuance est essentielle car un pétrole moins cher qu’au pic réduit le risque d’une nouvelle accélération immédiate de l’inflation, sans effacer pour autant le choc déjà transmis aux transports, à l’électricité et aux coûts de production des entreprises.

En parallèle, le rendement du taux à dix ans américain s’est détendu sous les 4.9%. En zone euro, l’inflation reste proche de 4 %, avec une composante énergétique très élevée, ce qui maintient la forte probabilité d’un relèvement des taux directeurs de la BCE en décembre. De l’autre côté de la Manche, à Londres, la vieille dame de Threadneedle Street a d’ailleurs franchi le pas cette semaine en relevant son taux directeur de 25 points de base pour le porter à 4 %.

Trois dynamiques à surveiller

Comme évoqué régulièrement, L’Europe bénéficie de moins de croissance que les Etats-Unis, mais elle est aussi moins directement exposée à la concentration technologique qui a amplifié la correction de Wall Street jeudi (et la semaine dernière).

Cette meilleure résistance boursière ne doit cependant pas masquer une conjoncture fragile. L’indice PMI composite de la zone euro est resté légèrement au-dessus du seuil d’expansion, à 51,7 points, alors que les indicateurs français se sont de nouveau dégradés. Sur les marchés obligataires, le Bund à dix ans s’est rapproché de 3,25 %, tandis que l’OAT française évoluait autour de 4,8 %. L’écart entre les deux, proche de 160 points de base, demeure un baromètre central : il reflète à la fois les inquiétudes budgétaires françaises, l’abondance de l’offre de dette et une prime politique persistante. La détente générale des taux liée à l’aversion au risque soulage les valorisations, mais elle ne réduit pas mécaniquement cette prime propre à la France.
En Chine, enfin, les indices ont conservé une orientation défavorable. Les statistiques privées suggèrent encore une activité en expansion modeste, mais la faiblesse de la demande intérieure, l’immobilier et les incertitudes réglementaires continuent de limiter l’appétit des investisseurs.
Enfin, pour clôturer la semaine, le rapport sur l’emploi américain pour le mois d’octobre a surpris nettement à la hausse, avec 165 000 créations de postes contre 70 000 attendues. Les révisions des deux mois précédents ajoutent 84 000 emplois au bilan, portant la moyenne sur trois mois à 137 000. Le taux de chômage est redescendu à 4,1 % et les salaires ont progressé de 0,4 % sur le mois, au-dessus des attentes. Cette vigueur complique la trajectoire de la Fed, les taux souverains américains se sont sensiblement tendus dans la foulée de la publication des données de l’emploi et les marchés financiers ont accru la probabilité d’un relèvement des taux directeurs le 9 décembre. Le rapport confirme ainsi la résistance de l’économie américaine, mais ravive aussi le risque que des pressions salariales encore soutenues maintiennent les taux élevés plus longtemps.

La semaine prochaine permettra de tester si la baisse récente correspond à une purge de positions ou à une tendance plus longue. La trajectoire du pétrole restera déterminante pour les anticipations d’inflation et les taux, tandis que les marchés chercheront des signes de stabilisation du crédit lié à l’IA. Les publications d’Infineon, de Siemens Energy, de Cisco et d’Applied Materials apporteront de nouvelles indications sur les commandes, les investissements et la chaîne des semi-conducteurs.
Dans cet environnement, la diversification retrouve une utilité concrète, les valeurs de croissance / qualité conservent un potentiel structurel, mais les bilans solides, les secteurs moins consensuels et les entreprises disposant d’un véritable pouvoir de fixation des prix offrent une relative protection.

Analyse de Pierre-Louis Werner, gérant chez Swiss Life Gestion Privée. Achevé de rédiger le 6 novembre 2026.

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