Découvrez l'interview de Pierre-Louis Werner, gérant de Swiss Life Gestion Privée
Le retour du risque inflationniste
Si la fin de semaine peut sembler « relativement » rassurante sur les indices d’actions, force est de constater que le régime de marché se durcit à nouveau en cette rentrée.
La reprise des frappes entre les États-Unis et l’Iran remet le risque géopolitique au premier plan et, surtout, ravive la menace d’un choc énergétique via le détroit d’Ormuz. Le Brent reste proche de 95 $/baril, tandis que les prix du gaz européens poursuivent leur progression (la référence TTF pour le gaz naturel en Europe, livraison à 1 mois, dépasse toujours les 70€/MWh ce vendredi). Mais le véritable point d’attention pour l’inflation réside désormais aussi dans les produits pétroliers raffinés : essence et surtout diesel restent particulièrement tendus, les marges de raffinage européennes ayant atteint des niveaux historiquement élevés.
Le recul observé depuis les plus hauts de 2026 est ainsi beaucoup moins marqué pour les produits raffinés que pour le brut, ce qui suggère que la normalisation du Brent ne suffirait pas, à elle seule, à faire disparaître rapidement la pression sur les prix à la pompe. Cette situation est d’autant plus préoccupante que le diesel constitue un intrant majeur pour le transport et l’activité industrielle : une persistance de prix élevés pourrait donc continuer à alimenter l’inflation au cours des prochains mois, même en cas de stabilisation du pétrole brut. À ce stade, les flux pétroliers restent relativement préservés, mais la persistance d’attaques contre les navires maintient une prime de risque élevée, ce qui implique qu’une normalisation durable du marché de l’énergie passera nécessairement par une véritable réouverture d’Ormuz.
Des taux élevés plus longtemps ?
Le problème est que ce choc intervient au pire moment pour les banques centrales. En zone euro, l’inflation accélère à 3,3 % en août, contre 2,9 % en juillet, contraignant la BCE à maintenir une posture restrictive malgré le ralentissement de l’économie.
Aux États-Unis, le message de Jackson Hole est tout aussi clair : avec un marché du travail encore résilient, la Fed peut désormais se concentrer pleinement sur la stabilité des prix. Le rapport sur l’emploi d’août vient conforter cette lecture, avec 162 000 créations d’emplois, contre seulement 55 000 attendues, tandis que le chiffre du mois de juillet a été révisé à la hausse à +21 000 emplois au total vs -23 000. Le taux de chômage reste par ailleurs stable à 4,1 %, confirmant la solidité persistante du marché du travail. La prochaine séquence de données inflation notamment avec le CPI attendu le 11 septembre sera donc déterminante pour valider ou non une hausse du loyer de l’argent. En attendant, la réaction des marchés intègre ces nouveaux chiffres et ajustent leur perception.
Ainsi, le taux à 2 ans américain progresse de 4 pb à 4,38 %, le 5 ans de +3 bp à 4.54 %, le 10 ans +0.8 bp à 4.77 %, tandis que la probabilité implicite d’une hausse des taux directeurs de la Fed en septembre se situe à 60 % (vs 50 % ce matin). Le marché doit ainsi composer avec un scénario moins confortable qu’en début d’été. Le risque n’est plus tant celui d’une forte dégradation de l’activité que celui d’un maintien durable des taux à des niveaux élevés. Dans ce contexte, il convient de rester prudent sur les actifs à duration longue. La détente des prix de l’énergie constitue le principal catalyseur haussier à surveiller ; à l’inverse, toute nouvelle escalade au Moyen-Orient pourrait rapidement remettre en cause le scénario de désinflation et provoquer une nouvelle remontée des taux.
À court terme, le rapport de force reste donc clairement défavorable aux actifs risqués : la géopolitique alimente l’inflation, et l’inflation limite la capacité des banques centrales à adopter une politique monétaire favorisant un soutient des marchés financiers.
L’IA un marché plus sélectif
Sur le front microéconomique, la semaine confirme la vigueur du cycle d’investissement dans l’IA, mais surtout une montée en puissance des exigences du marché en matière d’exécution. Le relèvement de 25 Md$ des perspectives de chiffre d’affaires de Dell, désormais attendu autour de 192 Md$ (+70 % YoY), dont 74 Md$ liés aux serveurs IA, illustre l’ampleur du cycle d’investissement.
La dynamique dépasse désormais largement les semi-conducteurs et s’étend aux infrastructures électriques, aux data centers et aux logiciels, comme en témoignent les acquisitions de EPC Power (conversion et gestion de l’électricité pour les data centers) pour 4,4 Md$ par Flex et de UtilityInnovation Group (contrôle réseau/ alimentation électrique) pour 2,6 Md$ par Vertiv. Pour autant, la réaction négative d’HP, dont le titre a chuté jusqu’à -12 % en séance jeudi, malgré un relèvement de ses perspectives de BPA, rappelle que le marché ne rémunère plus automatiquement la simple exposition à l’IA : la capacité à convertir cette demande en croissance et en marges devient déterminante, comme nous le rappelons régulièrement ces dernières semaines.
Cette sélectivité se retrouve également dans la consommation, où la polarisation entre acteurs « value » et marques plus premium s’accentue. Alors que Five Below anticipe désormais une croissance des ventes de 10–12 %, Lululemon a de nouveau abaissé ses perspectives, avec des ventes en Chine en baisse de 8 %, entraînant une chute du titre de plus de -20 % en avant bourse ce vendredi à Wall Street. Dans les biens de consommation courante, les difficultés apparaissent encore plus structurelles : Campbell’s enregistre une quatrième baisse trimestrielle consécutive de ses ventes, réduit son dividende de 36 % et prévoit la suppression d’environ 550 postes, tandis que Tyson subit une forte compression de ses marges.
Enfin, les entreprises accélèrent leurs programmes de restructuration et d’optimisation du capital, à l’image de Volkswagen, qui prévoit 50 000 suppressions de postes supplémentaires, une nouvelle visiblement bien accueillie par la bourse, portant à 100 000 le nombre total de réductions d’effectifs depuis fin 2024. En parallèle, le regain d’activité sur le front des fusions-acquisitions : plus de 100 Md$ de transactions au Royaume-Uni depuis le début de l’année suggère que les entreprises et le private equity retrouvent davantage d’appétit pour les opérations de consolidation et de transformation. En définitive, le signal micro reste constructif, mais de plus en plus discriminant : la croissance est là, particulièrement dans l’IA, mais le marché récompense désormais la visibilité sur les résultats, la maîtrise des coûts et la capacité à délivrer plutôt que la seule exposition à un thème porteur.
La semaine prochaine s’annonce particulièrement riche en catalyseurs, avec des données sur l’inflation (CPI et PPI aux Etats-Unis) et les banques centrales avec la réunion de la BCE jeudi 10 septembre, en attendant la Fed les 15 et 16 septembre. La décision de la BCE sera scrutée de près, mais c’est surtout le CPI américain du 11 septembre qui constituera le principal point de bascule pour les marchés.
Une surprise haussière renforcerait les anticipations de hausse de la Fed et pèserait sur les actifs risqués, tandis qu’un chiffre plus modéré offrirait un peu d’oxygène. Le contexte énergétique restera également à surveiller, toute nouvelle tension pouvant raviver les pressions inflationnistes. Sur le front micro, les publications d’Inditex et d’AB Foods permettront de jauger la résistance du consommateur, alors que le cycle d’investissement dans l’IA reste porteur. Dans cet environnement, la prudence et la sélectivité restent de mise.
Analyse de Pierre-Louis Werner, gérant de Swiss Life Gestion Privée. Achevé de rédiger le 4 septembre 2026.
Document non contractuel. Les avis et opinions ici exprimés sont ceux de Swiss Life Gestion Privée à la date de diffusion et sont susceptibles d’évoluer dans le temps.
Ce document ne peut être reproduit sans autorisation préalable. Il ne constitue pas une recommandation ou un conseil en investissement. Nous rappelons que les investissements sur les marchés financiers représentent des risques pouvant entrainer des pertes financières. Les performances et volatilités passées ne sont pas un indicateur fiable des performances et volatilités futures. Les opinions et analyses énoncées sont fournies exclusivement à titre informatif et ne constituent ni un conseil, ni une recommandation d’achat ou de vente, ni une incitation à l’investissement dans des instruments, valeurs, marchés ou secteurs qui y sont traités. Tout investissement comportant des risques spécifiques, notamment le risque de perte en capital, chaque investisseur doit se rapprocher de son conseiller afin de se forger sa propre opinion sur les risques inhérents à chaque investissement et sur leur adéquation avec sa situation personnelle et son profil d’investisseur.