Découvrez l'interview de Pierre-Louis Werner, gérant de Swiss Life Gestion Privée

Un été paradoxal entre optimisme boursier et prudence des investisseurs

L’été s’est inscrit dans un environnement de marché quelque peu paradoxal, marqué à la fois par la poursuite d’une bonne dynamique sur les marchés d’actions et par un durcissement du discours des banques centrales, et de la hausse des rendements obligataires. 

Aux États-Unis, plusieurs membres de la Fed ont ainsi souligné que la politique monétaire pourrait devoir rester restrictive plus longtemps, voire être davantage resserrée, afin de contenir une inflation toujours supérieure à l’objectif de 2 %. Si les dernières données américaines montrent quelques signes d’amélioration, notamment avec le ralentissement du PPI à 4,7 % en juillet, elles ne suffisent toutefois pas à écarter les inquiétudes persistantes sur l’inflation.  Malgré ce contexte, les marchés actions ont poursuivi leur progression, portés notamment par les valeurs technologiques : le Nasdaq 100 gagne ainsi près de 4,5 % sur le mois, tandis que le S&P 500 progresse de 3,2 %
Cette dynamique favorable s’accompagne néanmoins d’un signal plus défensif sur les matières premières, avec le prix de l’or particulièrement bien orienté : le métal précieux s’est envolé de 13,7 %, atteignant environ 4 602 dollars. Cette forte progression traduit une demande accrue de valeurs refuges, mais également les préoccupations persistantes autour de l’inflation et des risques politiques et géopolitiques. À l’inverse, les cours du pétrole ont légèrement reculé.

Enfin, le dollar s’est globalement affaibli, tandis que le yen a continué de se déprécier face au billet vert, illustrant la divergence persistante entre les politiques monétaires américaine et japonaise.

L’été apparaît donc comme un mois de « risk-on », mais avec un arrière-plan plus prudent qu’il n’y paraît : la bonne tenue des actions et du crédit contraste en effet avec la forte demande pour l’or, signe que les investisseurs continuent de se protéger contre les risques inflationnistes et géopolitiques. Dans ce contexte, tous les regards sont désormais tournés vers Jackson Hole, dont le message tant attendu de Kevin Warsh pourrait être déterminant pour les anticipations de taux et, plus largement, pour la trajectoire des marchés à
l’approche de la rentrée.

Les tensions sur les taux au cœur des préoccupations

Cette prudence se retrouve également sur le marché obligataire, autre élément marquant des dernières semaines qui mérite une attention particulière. La volatilité observée sur les taux souverains reste en effet élevée. 

En début de semaine, le marché obligataire américain a connu un léger apaisement après la forte remontée des taux longs observée la semaine précédente. L’intervention de Scott Bessent, qui souhaite favoriser le
rachat d’obligations à long terme tout en augmentant les émissions de dette à court terme, a permis aux taux de se détendre temporairement. Cet apaisement reste toutefois fragile, alors que l’inflation demeure élevée et que les interrogations autour de la Fed persistent. Le marché s’interroge également sur l’impact des importantes émissions de dette liées au développement de l’intelligence artificielle, faisant ainsi le lien entre les tensions sur les taux et l’accélération des investissements technologiques. 

En Europe, la tendance est similaire, avec des taux qui restent élevés et une BCE de plus en plus ferme face aux pressions inflationnistes. In fine, le marché reste donc partagé entre un début de stabilisation des taux et des facteurs de fond toujours défavorables. 

Dans ce contexte, le discours de Kevin Warsh à Jackson Hole aujourd’hui sera déterminant pour la suite, notamment pour savoir si la Fed confirme sa volonté de lutter fermement contre l’inflation tout en laissant davantage de marge au Trésor pour contenir les taux longs. Les prochaines adjudications de dette japonaise seront également à surveiller, car une demande insuffisante pourrait raviver les tensions sur les taux mondiaux. Cette question du financement et du coût du capital est d’autant plus importante qu’elle intervient au moment où les investissements dans l’intelligence artificielle atteignent des niveaux considérables et commencent à faire l’objet d’un examen plus attentif par les investisseurs comme nous l’avons déjà évoqué en juillet.

Intelligence artificielle : la question n’est plus la croissance, mais la rentabilité

Sur le front des entreprises, cette problématique a justement été au cœur de l’attention cette semaine, avec Nvidia comme principal point de référence pour évaluer la vigueur et la pérennité du cycle d’investissement dans l’intelligence artificielle.
Le groupe a publié un nouveau « beat-and-raise », avec un chiffre d’affaires attendu au troisième trimestre compris entre 105,84 et 110,16 Md$, au-dessus des 105,15 Md$ anticipés par le consensus. La marge brute est, quant à elle, attendue entre 73,5 % et 74,5 %, confirmant la très forte rentabilité du modèle. Cette publication est d’autant plus rassurante qu’elle intervient alors que les investisseurs commencent précisément à s’interroger sur la capacité des dépenses massives consacrées à l’IA à générer des retours suffisants. Nvidia reste ainsi le principal bénéficiaire de cette course aux capacités de calcul, mais également l’un des meilleurs indicateurs de sa pérennité.

À ce titre, le fait que les prévisions du groupe n’intègrent aucun revenu lié aux data centers en Chine, compte tenu des incertitudes sur les restrictions à l’exportation, constitue un élément de prudence important. 

La dynamique reste néanmoins très favorable à l’ensemble de l’écosystème technologique. CrowdStrike, par exemple, a également publié des résultats solides, avec une prévision de chiffre d’affaires trimestriel portée à 1,53 Md$, contre 1,52 Md$ attendu. La forte réaction positive du titre illustre la manière dont la demande liée à l’IA bénéficie désormais à des segments connexes, notamment la cybersécurité. Derrière cette dynamique se trouve toutefois un débat de plus en plus important sur l’ampleur des investissements nécessaires pour soutenir ce cycle. L’agence S&P estime que les dépenses consacrées aux infrastructures IA pourraient dépasser 1 300 Md$ d’ici 2027

Les interrogations portent désormais moins sur la demande actuelle que sur le retour sur investissement de ces dépenses. Les réactions contrastées d’Alibaba, après l’annonce de 10,2 Md$ d’investissements, et les critiques visant Microsoft sur le manque de transparence autour de ses dépenses et revenus liés à l’IA en témoignent. À l’inverse, certains acteurs commencent à montrer que ces investissements peuvent effectivement générer de la valeur, tandis que les fabricants de mémoires pourraient capter une part importante des dépenses : TrendForce estime que la DRAM et la NAND pourraient représenter 68 % des CAPEXdes hyperscalers IA en 2027. 

Le débat sur les CAPEX IA s’intensifie donc, mais les résultats de Nvidia et de sociétés comme CrowdStrike suggèrent que la demande reste, pour l’instant, suffisamment forte pour soutenir le cycle. L’enjeu pour les prochains mois sera ainsi moins de savoir si les dépenses IA vont continuer à progresser que de déterminer si leur rentabilité suivra.

 

 

Analyse de Pierre-Louis Werner, gérant de Swiss Life Gestion Privée. Achevé de rédiger le 28 août 2026.

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