Découvrez l'interview d'Eric Bleines, directeur général adjoint de Swiss Life Gestion Privée.
Malgré des tensions géopolitiques persistantes, les marchés évoluent à proximité de leurs plus hauts. Quelles en sont les principales raisons ?
Les hausses des marchés financiers se sont matérialisées à partir du moment où Donald Trump a évoqué sa volonté d’ouvrir des négociations avec l’Iran. Depuis, bien que la volatilité persiste, les investisseurs adoptent une lecture constructive de la situation, privilégiant un scénario dans lequel la voie diplomatique finirait par l’emporter et permettrait une désescalade progressive du conflit.
Dans ce contexte, les marchés américains ont enregistré des progressions marquées, à l’image du Nasdaq (+8,36 %) et du S&P 500 (+5,15 %) sur le mois. Les marchés émergents, en particulier la Corée et Taïwan, ont affiché des performances encore plus spectaculaires, respectivement +28,5 % et +14,9 %, portés par la forte pondération de leurs indices en valeurs de semi-conducteurs, très recherchées avec l’essor de l’Intelligence Artificielle. L’Europe participe également à cette dynamique haussière, mais de manière plus modérée, souffrant d’une moindre exposition aux grandes valeurs technologiques, ce qui limite la progression des indices. Ainsi, l’Eurostoxx 50 progresse de 2.87 % et le CAC40 de 0.84 % au cours du mois de mai.
La poursuite de la guerre est-elle de nature à remettre en cause ce rebond ?
Tant que le conflit n’est pas résolu, l’environnement global demeure délicat, notamment sur les plans énergétique, économique et inflationniste. Cette situation alimente une incertitude persistante, susceptible de peser sur les marchés.
Pour autant, il faut savoir résister psychologiquement et conserver ses choix d’investissement de long terme. L’histoire montre que les crises géopolitiques ont généralement un impact limité dans la durée sur les marchés financiers, dès lors qu’elles ne dégénèrent pas en choc économique majeur.
Dans le contexte actuel, les instituts économiques ont révisé à la baisse leurs anticipations de croissance mondiale, désormais attendue à 2,9 % contre 3,1 % en début d’année. Ce ralentissement reste toutefois modéré à ce stade et ne remet pas en cause le scénario d’une croissance globale résiliente.
Parallèlement, les perspectives bénéficiaires s’améliorent sensiblement pour les années 2026 et 2027. Les analystes anticipent désormais une progression des résultats de 23,5 % pour les entreprises du S&P 500 en 2026, révisée en hausse de 6,9 % sur les trois derniers mois. En Europe, les bénéfices attendus pour le STOXX 600 progressent également (+13,8 %) ; une révision positive de 2,4 %. Dans ce cadre, les valorisations se sont légèrement détendues depuis le début du conflit, avec un PER 2026 Monde revenant à 19,5x contre 20,1x précédemment.
Ces révisions favorables sont largement portées par les secteurs liés à l’énergie, qui profitent du renchérissement du pétrole brut, et surtout aux fabricants d’équipements en technologies liées à l’essor de l’intelligence artificielle. Les grands acteurs technologiques – Amazon, Microsoft, Google, Meta ou encore
Oracle – intensifient leurs investissements pour capter cette nouvelle vague de croissance, avec des dépenses massives appelées à croître fortement dans les prochaines années. En 2025, ces entreprises dépensaient 274 milliards de dollar pour construire le monde de demain, elles se sont engagées à en dépenser 728 milliards cette année et 908 milliards l’année prochaine.
À l’inverse, les secteurs moins exposés à ces dynamiques, notamment les biens de consommation, voient leurs perspectives se détériorer et sous performer. De même, les entreprises liées de l’immobilier, particulièrement sensibles aux conditions de financement ont perdu du terrain. Ces divergences reflètent un marché sélectif, qui reste ancré dans les fondamentaux et loin d’être déconnecté de la réalité économique.
En attendant un cessez-le-feu durable, quels sont les risques perceptibles liés à l’augmentation des prix du pétrole ?
C’est une conséquence logique mais inquiétante du blocage du détroit d’Ormuz, l’inflation a de nouveau accéléré. En renchérissant directement les coûts de l’énergie, l’ensemble des chaînes de production et de transport sont impactées et affectent le monde entier. Au sein de la zone euro, la hausse des prix atteints 3.2 % sur un an, et c’est la première fois que l’inflation dépasse les 2 % depuis 2023. L’inflation sous-jacente qui exclut l’énergie et l’alimentation augmente aussi plus fortement qu’attendu à un rythme de 2.5 % sur un an.
Ce contexte place les banquiers centraux dans une situation difficile. Alors que l’économie ralentit, l’augmentation des prix en Europe risque d’obliger la Banque Centrale Européenne à relever son principal taux directeur, fixé depuis l’été dernier à 2%. Le consensus de marché se prépare à 2 ou 3 hausses de taux de 0.25% d’ici la fin d‘année, dont une première lors de la prochaine réunion de politique monétaire en ce mois de juin.
Ce dilemme est encore plus sensible aux États-Unis, où ce contexte crée une tension inhabituelle entre logique économique et pression politique. Il est pourtant peu probable que le nouveau président de la Réserve Fédérale prenne la décision de baisser les taux à court terme, nous anticipons un statu quo.
Les investisseurs sur le marché obligataire ont rapidement ajusté leurs anticipations. Les taux longs sont remontés et demeurent élevés, intégrant à la fois des risques inflationnistes plus durables et le coût économique croissant du conflit au Moyen-Orient.
Quelles implications ces évolutions macroéconomiques et financières ont-elles sur la stratégie d’investissement et la construction de vos portefeuilles ?
Dans cet environnement marqué par une visibilité réduite, nous avons adopté une position de neutralité sur l’exposition aux actions. Nous ne modifions par ce choix car nous préférons adopter une attitude prudente de diversification des portefeuilles lorsque la performance devient si concentrée et si consensuelle. Nous sommes sous-pondérés sur les Etats-Unis et continuons de favoriser les pays émergents. Ces derniers bénéficient d’une dynamique de croissance solide et de niveaux de valorisation plus attractifs. Sur le segment obligataire, nous sommes très prudents vis-à-vis des taux longs : ils ne protègent plus comme
avant contre les baisses des marchés actions. Nous privilégions ainsi les obligations d’entreprise à duration courte, offrant une meilleure visibilité dans un environnement de taux incertain. Parallèlement, nous conservons une vue positive sur l’or, toujours soutenu par les achats continus des banques centrales désireuses de diversifier leurs réserves en dehors du dollar. Enfin, nous maintenons notre exposition aux actifs alternatifs.
Ces stratégies contribuent à la diversification des portefeuilles grâce à leur faible corrélation avec les actifs traditionnels, tout en offrant un potentiel de performance plus stable et une meilleure résistance aux phases de volatilité des marchés.
Interview d' Eric Bleines, directeur général de Swiss Life Gestion Privée. Achevé de rédiger le 8 juin 2026.
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