Découvrez l'interview de Serge Pizem, directeur général de Swiss Life Gestion Privée
L’attaque conjointe des États-Unis et d’Israël sur l’Iran, qui a conduit à la mort du leader iranien Ali Khamenei le 28 février, est-elle de nature à déstabiliser durablement les marchés financiers ?
Cette guerre est un très gros choc pour les marchés : elle a remis les compteurs à zéro sur les principaux indices boursiers par rapport à leur niveau de début d’année. C’est un choc sérieux pour le baril de brut. Mais son impact sur l’économie mondiale dépendra de sa durée : plus le conflit sera long et bloquera le détroit d’Ormuz, plus les prix du pétrole grimperont, plus le risque d’une récession sera élevé.
Cette guerre intervient alors que le marché mondial du brut est dans une situation d’excès d’offre : si le conflit durait de quatre à cinq semaines, comme le déclare Donald Trump, les perturbations pourraient être absorbées par le niveau élevé des stocks. Les pipelines saoudiens et émiratis pourraient également prendre le relais pour 2 à 4 millions de barils par jour sur les 17 à 20 millions qui transitent par le détroit d’Ormuz (sur un marché total de 90 millions). Mais si sa fermeture allait au-delà, le baril pourrait alors atteindre les 100 dollars durablement, causant d’importants dégâts sur les marchés les plus dépendants des hydrocarbures : l’Inde, la Chine – même si elle dispose de stocks et de capacités en énergies renouvelables – et l’Europe, par le biais du gaz naturel. Il n’existe en effet pas d’alternative au détroit d’Ormuz pour le transport du gaz qatari. Le risque est donc celui d’un enlisement du conflit au-delà d’un mois. Entre-temps, l’incertitude règne.
Quels scénarios pourraient se dessiner pour la suite ?
La nomination du fils d’Ali Khamenei a été conjointement interprétée par les États-Unis et Israël comme une provocation. Il faut rappeler que le père ne voulait pas que son fils soit nommé en précisant que l’Iran n’était pas une monarchie. À ce stade, le nouveau leader n’est ouvert à un accord ni sur l’arrêt du programme nucléaire, ni sur la destruction du dispositif de missiles à longue portée, ni sur le retrait du soutien aux groupes hostiles de la région. Nous sommes face àun conflit qui pourrait durer.
Là encore, plusieurs inconnues demeurent. Un soulèvement populaire interne – que l’on ne voit pour le moment pas – pourrait renverser le régime, avec le risque majeur que constituerait une guerre civile dans un pays dont la moitié de la population n’est pas perse : une situation comparable à celle de la Libye ou de la Syrie serait dangereuse dans une telle poudrière. Nous ne savons pas non plus quelle peut être la réaction de la Chine, qui a soutenu l’Iran dans la reconstruction de son arsenal et qui lui achète 80 % de son pétrole. Enfin, il faut garder en tête que les intérêts des États-Unis et d’Israël ne convergent pas totalement : Donald Trump a intérêt à mettre rapidement fin à cette guerre, avant les élections de mi-mandat, tandis que Benjamin Netanyahu y voit une opportunité historique de se débarrasser du régime iranien ennemi, quitte à
faire durer le conflit.
Que nous apprennent les crises passées ?
Les conflits militaires ont eu, par le passé, des impacts très variables sur les marchés. La guerre des Six Jours, en 1973, est celle qui les a fait décrocher le plus fortement (-14 % pour le Dow Jones à 30 jours puis dégradation après). La guerre du Golfe de 1990 a eu un impact plus modéré (-6 %), l’indice repassant dans le vert au bout de quelques mois. L’effet du conflit russo-ukrainien a été plus durable, avec un Dow Jones en baisse de 17 % après six mois et encore dans le rouge au bout d’un an, même si cela est davantage lié à la hausse des taux. En revanche, la guerre des Douze Jours entre le tandem US-Israël et l’Iran en juin 2025 n’a eu presque aucun impact. Le conflit actuel est toutefois un événement d’une plus grande ampleur.
Dans quel environnement économique se déclenche-t-il ?
L’environnement macroéconomique est plutôt favorable. L’inflation, en légère hausse aux États-Unis, est sous contrôle par ailleurs, ce qui devrait permettre aux banques centrales de maintenir leurs taux bas, voire de les abaisser. Les économies bénéficient toujours de soutiens budgétaires forts, avec des déficits élevés (6,8 % aux États-Unis et 3,8 % en Europe). Les indicateurs avancés d’activité sont ainsi plutôt bien orientés : l’indice PMI est solide en Chine (55), en légère amélioration en Europe (52). Aux États-Unis, il se dégrade tout en restant dans la zone d’expansion (51,9).
Comment faites-vous évoluer les portefeuilles dans cet environnement incertain ?
Nous avons un peu réduit le risque dans les mandats deux jours avant le début des attaques. Nous surveillons tout signe de dégradation de la situation qui pourrait nous pousser à désensibiliser encore davantage les portefeuilles face à un risque de récession. Nos thèmes de l’année – la diversification vers les pays émergents et l’investissement dans des actifs « anti-fragiles » (fonds de performance absolue, valeurs aurifères) – sont toujours aussi pertinents. Malgré un repli, les actions émergentes restent en hausse de 4,5 % depuis janvier par exemple.
Interview de Serge Pizem, directeur général de Swiss Life Gestion Privée. Achevé de rédiger le 11 mars 2026.
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