Découvrez l'interview de Pierre-Louis Werner, gérant de Swiss Life Gestion Privée
« Si vous avez compris ce que je viens de vous dire, c'est que je me suis probablement mal exprimé. »
C’est en ces termes qu’Alan Greenspan, disparu cette semaine à l’âge de 100 ans, avait imprimé sa marque en matière de communication, peu après sa nomination à la tête de la Réserve fédérale américaine en 1987. Il dirigea l’institution pendant près de vingt ans, jusqu’en janvier 2006, faisant de lui le deuxième président à être resté le plus longtemps en fonction, derrière William McChesney Martin Jr., qui occupa ce poste dans les années 1950 et 1960. Salué pour sa gestion du krach boursier de 1987 ainsi que pour sa lutte contre l’inflation au cours de son mandat, Greenspan a toutefois été, par la suite, vivement critiqué. Il lui est notamment reproché d’avoir mené une politique monétaire très (trop ?) accommodante, marquée par des taux d’intérêt durablement bas et une forte expansion de la masse monétaire, qui a contribué à alimenter la bulle immobilière aux Etats-Unis du début des années 2000, avant son éclatement et le déclenchement de la crise des subprimes en 2007, puis de la crise financière mondiale en 2008.
Mais aujourd’hui, je souhaite surtout mettre l’accent sur l’aspect de la communication, en écho à l’actualité. À cet égard, Alan Greenspan avait imposé un style devenu célèbre pour son caractère volontairement énigmatique, évitant de donner des indications trop précises surl’orientation future de la politique monétaire américaine. Forcé par la situation de l’époque à la suite de l’explosion de la bulle immobilière, son successeur, Ben Bernanke, rompit progressivement avec cette approche en renforçant la transparence de la Fed, notamment par le recours à des indications explicites sur la trajectoire des taux d’intérêt, les fameuses « forward guidance ». Une évolution que Janet Yellen et Jerome Powell ont prolongé successivement en faisant de la communication un instrument à part entière de la politique monétaire lors des conférences de presse.
À l’inverse, Kevin Warsh, le tout nouveau président de l’institution, entend renouer avec une approche plus proche de celle de Greenspan, en privilégiant une communication plus sobre et moins directive, afin de limiter les anticipations excessives des marchés et de recentrer l’attention sur les décisions de politique monétaire plutôt que sur les intentions de la banque centrale. Nous l’avons déjà évoqué, mais cela aura tendance à potentiellement accentuer la volatilité à l’avenir.
Repli des valeurs technologiques
En attendant, la semaine a été marquée par un net changement de dynamique sur les marchés financiers, avec en premier lieu un recul marqué des valeurs liées à l'intelligence artificielle et aux semi-conducteurs. Cette correction, alimentée par des inquiétudes concernant la demande de puces électroniques ainsi que par des prises de bénéfices après plusieurs mois de forte hausse, a été accentuée par des informations évoquant un possible report de l'introduction en bourse d'OpenAI après l’épisode SpaceX. Le secteur technologique a ainsi traversé une semaine contrastée, marquée par une forte volatilité. Après une longue période de progression soutenue des valeurs exposées à l'intelligence artificielle, les investisseurs ont procédé à d'importants arbitrages, entraînant un repli des grandes capitalisations technologiques et des fabricants de semi-conducteurs. Ce mouvement reflète toutefois davantage une rotation des portefeuilles qu'une remise en cause des perspectives de long terme. Les interrogations portent principalement sur la capacité des investissements massifs dans l'IA à justifier les niveaux de valorisation actuels. Pourtant, les fondamentaux du secteur demeurent solides.
Une dynamique d’investissement toujours soutenue dans l’IA
La publication des résultats de Micron Technology mercredi soir a constitué le principal catalyseur de la semaine. Le groupe a largement dépassé les attentes du marché et relevé ses prévisions, confirmant que la
demande en mémoire destinée aux applications d'intelligence artificielle reste extrêmement soutenue. Cette annonce a entraîné un rebond de l'ensemble du segment de la mémoire et du stockage, confortant l'idée que le cycle d'investissement dans les infrastructures est loin d'être achevé.
Dans le même temps, les grands acteurs de l'industrie poursuivent leurs investissements. SK Hynix a annoncé il y a deux jours une levée de fonds d'environ 29 milliards de dollars afin d'accroître ses capacités de production, tandis que Samsung préparerait un vaste programme d'investissements sur dix ans dans les semi-conducteurs et l'intelligence artificielle. Par ailleurs, OpenAI et Broadcom ont dévoilé leur première puce d'IA développée conjointement, conçue pour réduire significativement les coûts de calcul, illustrant la volonté croissante des principaux acteurs de développer leurs propres solutions matérielles.
Le segment des infrastructures reste lui aussi particulièrement dynamique. Les dépenses consacrées aux centres de données continuent de progresser, soutenues notamment par les investissements de Meta et Microsoft. Cette tendance bénéficie à l'ensemble de la chaîne de valeur, des équipementiers aux fournisseurs de solutions de stockage, en passant par les composants optiques et les infrastructures cloud. La semaine a également été marquée par plusieurs annonces stratégiques. Qualcomm poursuit son expansion dans les infrastructures grâce à un partenariat avec Meta, tandis qu'Onsemi a annoncé l'acquisition de Synaptics afin de renforcer son offre.
Enfin, la concurrence pour les talents s'intensifie, comme en témoignent les départs de plusieurs chercheurs d'Alphabet vers Anthropic et OpenAI (un hasard à quelques mois de leurs introductions en bourse respectives ?). Dans l'ensemble, cette semaine illustre un marché devenu plus exigeant, sans pour autant remettre en cause les solides perspectives fondamentales du secteur. Si la volatilité pourrait perdurer à court terme, les investissements dans les semi-conducteurs, les infrastructures cloud et, plus largement, l'intelligence artificielle demeurent les principaux moteurs de croissance de l'industrie.
Une trajectoire de taux redessinée par l’inflation
Sur le plan macroéconomique, la publication de l'indice PCE aux Etats-Unis cette semaine, principal indicateur d'inflation suivi par la Réserve fédérale, a constitué le principal rendez-vous de la semaine. Si l'inflation globale a atteint 4,1 % sur un an pour la donnée globale, son plus haut niveau depuis avril 2023, l'inflation sous-jacente s'est révélée légèrement inférieure aux attentes. Cette surprise a temporairement réduit les anticipations de nouvelles hausses de taux, entraînant une baisse des rendements des obligations américaines, un mouvement surtout visible sur les taux allant de 1 à 10 ans. Malgré cela, les économistes ont revu à la hausse leurs prévisions d'inflation pour la fin de l'année et n'anticipent désormais plus de baisse des taux de la Fed avant 2027. La banque centrale continue d'ailleurs d'affirmer que sa politique monétaire reste adaptée pour ramener progressivement l'inflation vers son objectif de 2%. Dans ce contexte, le dollar américain a poursuivi son appréciation et a enregistré l'un de ses meilleurs mois depuis un an, l’indice DXY est même resté installé plusieurs jours au-dessus des 101.5 points. Cette vigueur s'explique notamment par le regain de confiance des investisseurs dans la capacité de Kevin Warsh à maintenir une politique monétaire restrictive afin de restaurer la stabilité des prix, renforçant ainsi les anticipations de taux durablement élevés.
Enfin, les prix du pétrole ont poursuivi leur repli, revenant progressivement vers leurs niveaux d'avant les tensions géopolitiques récentes au Moyen-Orient, à 69.5$ pour le WTI et à 72$ le baril de Brent, contribuant ainsi à la détente des taux obligataires de court terme et à une pentification de la courbe des
taux. Si le conflit avec l'Iran continue d'influencer les perspectives économiques, le recul des prix de l'énergie a permis d'atténuer les craintes inflationnistes, tant aux États-Unis qu'en Europe, où la BCE réévalue désormais la trajectoire de sa politique monétaire.
Analyse de Pierre-Louis Werner, gérant de Swiss Life Gestion Privée. Achevé de rédiger le 26 juin 2026.
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