Découvrez l'interview de Pierre-Louis Werner, gérant de Swiss Life Gestion Privée

Vers un tournant monétaire face aux tensions géopolitiques ?

Pour ne pas changer les habitudes, les marchés ont principalement été guidés par l’évolution du conflit entre les États-Unis et l’Iran cette semaine. La montée des tensions en début de semaine a provoqué une forte hausse des prix du pétrole, alimentant les craintes inflationnistes et pesant aussi bien sur les actions que sur les obligations.

À l’inverse, ces derniers jours ont été caractérisés par l’espoir d’un accord entre Washington et Téhéran, permettant un rebond généralisé des marchés financiers et un recul des cours du brut. Dans ce contexte, les banques centrales ont adopté un ton globalement plus prudent, voire restrictif. La Banque centrale européenne a relevé ses taux de 0,25 %, une première depuis 2023, invoquant les risques inflationnistes liés à l’énergie. En attendant la Fed la semaine prochaine, d’autres banques centrales, notamment en Asie, ont également signalé leur vigilance face à une inflation qui pourrait rester plus persistante que prévu. Aux États-Unis, les marchés anticipent désormais un risque accru de nouvelles hausses de taux de la Réserve fédérale dans les prochains mois, notamment en fin d’année après les élections de mi-mandat. Sur les marchés actions, la volatilité est restée élevée – avec un indice VIX au-dessus de 20 % la majeure partie de la semaine – les investisseurs ont poursuivi leur rotation sectorielle, délaissant tactiquement certains segments les plus valorisés pour revenir vers des marchés et secteurs ayant davantage corrigé ces derniers mois. Ainsi, les actions européennes ont particulièrement bien terminé la semaine, soutenues par la détente sur les prix de l’énergie et le recul des rendements obligataires.

Mouvements sur les valeurs technologiques

Côté technologie, la semaine a été marquée par une volatilité importante, avec une violente correction des valeurs liées à l’intelligence artificielle, suivie d’un rebond tout aussi spectaculaire. Le point de départ a été la séance de vendredi dernier (5 juin), durant laquelle le Nasdaq a chuté de 4,18 %, sa plus forte baisse quotidienne depuis plus d’un an. Dans le même temps, l’indice des semi-conducteurs de Philadelphie (SOX) a plongé de 9,6 %, entraîné par des reculs de 14 % pour Arm, 12 % pour Micron, 11 % pour AMD et 6 % pour Nvidia. Les investisseurs ont commencé à remettre en question des valorisations devenues très exigeantes après plusieurs mois d’euphorie autour de l’IA. À titre d’exemple, Arm se paie 166 fois ses résultats 2027 pour une croissance de ses bénéfices de +25 %. Lundi, le marché est revenu massivement à l’achat sur le secteur. Le SOX a rebondi de 4,7 %, tandis que Micron gagnait 9,4 %, AMD 3,1 % et Nvidia 1,7 %. En Corée du Sud, Samsung progressait de 9 % et SK Hynix de 16 %, permettant au Kospi de bondir de 8,2 %. Ce rebond a toutefois été de courte durée. Dès le lendemain, le Nasdaq reperdait les gains de la veille, les effaçant presque entièrement. Certains stratégistes anglo-saxons ont souligné à plusieurs reprises cette semaine que les investisseurs continuaient à réduire leurs positions sur la technologie tout en renforçant certaines ventes à découvert. La pression s’est poursuivie mercredi avant la publication des chiffres d’inflation CPI aux Etats-Unis. Les fabricants de puces ont encore accusé un important recul : Marvell perdait 3,8 %, Micron 3,7 %, AMD 3,3 % et Intel 3,2 %. Mais, à bien y regarder, un phénomène important est apparu : la baisse était surtout concentrée sur quelques grandes capitalisations technologiques, car plus de 370 entreprises du S&P 500 ont terminé en hausse ce jour-là, signe d’une rotation vers des secteurs plus défensifs. 

En cette fin de semaine, les marchés ont finalement rebondi fortement, enregistrant parmi les meilleures séances depuis le début de l’année grâce aux espoirs d’un accord entre les États-Unis et l’Iran. Toutefois, de nombreux analystes estiment que cette hausse provient principalement de rachats de positions vendeuses plutôt que d’achats de conviction à long terme. Un autre facteur a pesé sur la thématique Tech : l’introduction en bourse de SpaceX ce jour, à 135 dollars l’action et 555 555 555 titres disponibles. À mesure que s’est approchée la plus grande introduction en bourse de l’histoire, il est important de souligner que les investisseurs, principalement retail, ont vendu des actions technologiques afin de dégager des liquidités pour participer à cette IPO. Finalement, malgré deux corrections majeures en l’espace d’une
semaine, le Nasdaq reste stable sur la période ainsi que le S&P 500. Ces chiffres masquent cependant une réalité plus complexe : le marché est en train de réévaluer les valorisations des grandes valeurs de l’IA. Les fondamentaux du secteur restent solides, mais la période où les investisseurs achetaient systématiquement toute exposition à l’intelligence artificielle semble désormais révolue. La semaine a donc davantage ressemblé à une purge de certains excès plutôt qu’à une remise en cause définitive du thème IA.

La BCE change de tempo

Le rendez-vous important de la semaine concernait la politique monétaire en zone euro avec la réunion de la BCE, qui a marqué un tournant important. Pour la première fois depuis septembre 2023, l’institution a relevé ses taux directeurs de 25 points de base, portant le taux de dépôt à 2,25 %, le taux de refinancement à 2,40 % et le taux de prêt marginal à 2,65 %. Cette décision a été adoptée à l’unanimité par les membres du Conseil des gouverneurs et fait de la BCE la première grande banque centrale du G7 à relever ses taux depuis le début du conflit en Iran. Lors de sa conférence de presse, Christine Lagarde a insisté sur le fait qu’il ne s’agissait pas d’une hausse de précaution, mais d’une réponse nécessaire à une inflation qui risque de rester durablement supérieure à l’objectif de 2 %. Elle a également rejeté l’idée d’un mouvement isolé, laissant clairement la porte ouverte à de nouvelles hausses si les données économiques l’exigent. Selon elle, les effets inflationnistes du choc énergétique lié au Moyen-Orient ne se limitent plus au pétrole et au gaz : ils commencent désormais à se diffuser aux biens et aux services dans l’ensemble de l’économie. Concernant la mise à jour des prévisions de la BCE, elles traduisent cette inquiétude. L’inflation est désormais attendue à 3,0 % en 2026 contre 2,6 % précédemment, puis à 2,3 % en 2027 avant un retour à 2,0 % en 2028. Plus préoccupante encore, l’inflation sous-jacente, qui exclut l’énergie et l’alimentation, resterait au-dessus de 2 % jusqu’en 2028, à 2,5 % en 2026 et 2027 puis à 2,2 % en 2028. En parallèle, les perspectives de croissance ont été légèrement revues à la baisse : le PIB de la zone euro progresserait de seulement 0,8 % en 2026 puis de 1,2 % en 2027. La BCE reconnaît ainsi être confrontée à un contexte de quasi-stagflation : une croissance qui ralentit alors que les pressions inflationnistes persistent. Le conflit au Moyen-Orient constitue le principal facteur de risque, car il alimente à la fois la hausse des prix de l’énergie et le ralentissement de l’activité économique. L’objectif de la banque centrale est donc d’empêcher que ce choc ne s’installe durablement
dans les anticipations d’inflation des ménages et des entreprises, comme l’illustre la prise de parole de Joachim Nagel, président de la Bundesbank, qui a indiqué qu’une nouvelle hausse dès juillet restait possible si nécessaire.

D’autres gouverneurs ont souligné que la transmission du choc énergétique aux prix des biens et services était déjà visible, même si les effets de second tour via les salaires demeurent, pour l’instant, très limités. Dans ce contexte, les marchés anticipent désormais l’équivalent de deux nouvelles hausses de taux d’ici la fin de l’année. Néanmoins, le consensus actuel privilégie une pause en juillet, sauf en cas de forte hausse du pétrole au-delà de 100 dollars le baril ou de surprise inflationniste majeure. Ainsi, septembre apparaît aujourd’hui comme la date la plus probable pour une prochaine intervention de la BCE. Sur les marchés financiers, cette orientation plus ferme de la BCE a soutenu l’euro sur la semaine, qui termine proche de 1,157 $.

Les marchés à l'heure des banques centrales

La semaine prochaine s’annonce déterminante pour les marchés financiers, avec en point d’orgue la réunion du FOMC mercredi, qui constituera le principal rendez-vous macroéconomique de la semaine. Si la Fed devrait sans surprise laisser ses taux directeurs inchangés, les investisseurs seront particulièrement attentifs à la mise à jour du « dot plot », susceptible de confirmer une orientation monétaire plus restrictive pour les prochains mois. D’autres banques centrales majeures, notamment la Banque du Japon et la Banque d’Angleterre, seront également sous les projecteurs dans un environnement où les risques inflationnistes liés à l’énergie demeurent une préoccupation centrale. Sur le front économique, les indicateurs américains portant sur l’industrie, l’immobilier et la consommation permettront de mesurer l’ampleur du ralentissement observé ces dernières semaines et d’évaluer la résilience de l’économie américaine.

Par ailleurs, l’évolution des discussions entre les États-Unis et l’Iran continuera d’influencer fortement le sentiment de marché, un éventuel accord étant susceptible de faire reculer davantage les prix du pétrole, d’atténuer les anticipations d’inflation et de soutenir les actifs risqués. Enfin, les résultats d’Accenture apporteront de précieux enseignements sur le secteur des services IT, malmené en bourse depuis plusieurs trimestres. Après son IPO, le titre SpaceX attirera également l’attention des investisseurs, compte tenu de son impact potentiel sur les flux d’investissement.

Analyse de Pierre-Louis Werner, gérant de Swiss Life Gestion Privée. Achevé de rédiger le 12 juin 2026.

Document non contractuel. Les avis et opinions ici exprimés sont ceux de Swiss Life Gestion Privée à la date de diffusion et sont susceptibles d’évoluer dans le temps.

Ce document ne peut être reproduit sans autorisation préalable. Il ne constitue pas une recommandation ou un conseil en investissement. Nous rappelons que les investissements sur les marchés financiers représentent des risques pouvant entrainer des pertes financières. Les performances et volatilités passées ne sont pas un indicateur fiable des performances et volatilités futures. Les opinions et analyses énoncées sont fournies exclusivement à titre informatif et ne constituent ni un conseil, ni une recommandation d’achat ou de vente, ni une incitation à l’investissement dans des instruments, valeurs, marchés ou secteurs qui y sont traités. Tout investissement comportant des risques spécifiques, notamment le risque de perte en capital, chaque investisseur doit se rapprocher de son conseiller afin de se forger sa propre opinion sur les risques inhérents à chaque investissement et sur leur adéquation avec sa situation personnelle et son profil d’investisseur.

Ça peut aussi vous intéresser

Marchés financiers

« Des puces et des watts : les marchés à pleine puissance »

Lire plus

Marchés financiers

Le Silence des Spreads

Lire plus

Marchés financiers

No Country for Old Bears

Lire plus