Découvrez l'interview de Pierre-Louis Werner, gérant de Swiss Life Gestion Privée
L'IA face à la réalité des marchés
Les marchés financiers ont été marqués cette semaine par deux thèmes majeurs : la poursuite de l’engouement autour de l’intelligence artificielle et les évolutions du conflit entre les Etats-Unis et l’Iran.
Le rallye des valeurs technologiques, porté par les investissements dans l’IA, a permis aux marchés américains d’atteindre de nouveaux sommets. Les fabricants de semi-conducteurs ont particulièrement bénéficié de cette dynamique, avec de fortes progressions de Marvell Technology (de plus de +50% sur la semaine) et de Hewlett Packard Enterprise +20% grâce à des perspectives favorables liées à la demande en infrastructures d’IA. Toutefois, la publication de prévisions jugées décevantes par Broadcom -6% a provoqué un recul marqué du secteur technologique en fin de semaine, rappelant que les attentes des investisseurs sont désormais très élevées. Cette correction relance également le débat sur les risques de survalorisation de certaines entreprises liées à l’IA.
Sur le plan macroéconomique, en attendant les réunions de la Banque Centrale Européenne jeudi 11 juin et celle de la Fed la semaine suivante, l’attention s’est portée sur la Banque du Japon, qui pourrait relever ses taux dès ce mois-ci. Dans le même temps, les investisseurs continuent de privilégier les actions japonaises
avec un TOPIX qui se maintient autour de +16% depuis le 1er janvier, tandis que les marchés coréens enregistrent des sorties de capitaux sur la semaine malgré leur exposition favorable au thème de l’IA, l’indice KOSPI affiche malgré tout une performance de +93.7% en 2026.
Points d’attention sur les marchés du crédit
Sur le front de l’obligataire, les marchés du crédit montrent également des signes de vigilance. Mercredi, lors du Bloomberg Credit Forum à New York, le CIO de Pimco a averti qu’un cycle durable de défauts d’entreprises aurait déjà commencé, avec des taux de défaut supérieurs à ceux observés ces dernières années. Selon lui, les pertes à venir pourraient être plus importantes que celles auxquelles les investisseurs se sont habitués récemment, laissant entendre que les fragilités du marché sont plus profondes qu’elles n’y paraissent. Cette mise en garde mérite d’être soulignée, d’autant que les spreads de crédit évoluent proche de leurs plus bas historiques avec un Crossover à 262 points et un CDX North American High Yield à 306 points. En d’autres termes, les marchés obligataires corporate continuent ainsi d’intégrer un risque de défaut très faible, alors même que certains investisseurs estiment que la qualité du crédit est en cours de dégradation.
De son côté, le secteur du crédit privé fait son « come-back » avec une attention croissante quant à la qualité de ses actifs. En effet, des investisseurs ont demandé à retirer environ 4,4 milliards de dollars du principal fonds de crédit privé de Blackstone, appelé BCRED, au cours de ce trimestre, ce qui correspond à environ 10 % des parts du fonds. Face à ce volume, Blackstone a décidé de limiter les remboursements à 5%, revenant ainsi sur sa décision du mois de mars, où le groupe avait accepté de satisfaire l’ensemble des demandes. Ce phénomène n’est pas isolé, puisqu’au cours des derniers mois, Blue Owl Capital, Ares Management, KKR, BlackRock, Carlyle, Appollo Global Management ou encore Partners Group ont également dû imposer des restrictions similaires sur les rachats de leurs fonds de crédit privé.
Cependant, rappelons qu’il y a quelques semaines, lors de la publication des résultats du premier trimestre, les banques d’affaires américaines ont longuement épilogué sur le sujet et se sont voulues rassurantes concernant le crédit privé. En attendant, les cours de bourse des acteurs cotés ayant une part importante de leur activité liée à la dette privée se retrouvent pénalisés et le resteront tant que les doutes ne seront pas dissipés.
Des marchés influencés par l’énergie et la résilience économique
Du côté des matières premières, ces dernières restent fortement influencées par la situation géopolitique. Le pétrole a suivi une légère tendance haussière sur la semaine, soutenu par les tensions géopolitiques au Moyen-Orient et par une nouvelle baisse des stocks stratégiques américains en fin de semaine dernière, se situant 3% en-dessous de leur moyenne historique sur longue période. Malgré le manque d’avancement concrets quant à la résolution du conflit entre Téhéran et Washington, le pétrole reste sous le seuil psychologique des 100$ le baril avec un Brent à 94.4$ et un WTI à 92$.
Dans le même temps, les métaux précieux sont restés sous pression malgré un contexte géopolitique favorable aux valeurs refuges, les investisseurs ont préféré se tourner vers les obligations et les ETF thématiques sur l’or et l’argent ont continué d’enregistrer des sorties de cash. A contrario, les métaux industriels se sont mieux comportés grâce aux craintes de perturbation de l’offre et des perspectives de demande solides liées à la transition énergétique et les investissements dans les infrastructures électriques qui augmentent partout dans le monde.
En attendant les réunions de politique monétaire prévues au cours des deux prochaines semaines, l’une des informations les plus importantes nous a été révélée ce vendredi avec la publication du rapport sur l’emploi par le Bureau of Labor Statistics. Celui-ci montre que l’économie américaine a créé 172 000 emplois en mai, soit largement au-dessus des attentes (88 000 selon le consensus Bloomberg), confirmant ainsi la solidité du marché du travail. De son côté, le taux de chômage est resté stable à 4,3 %. Cette performance est d’autant plus notable qu’elle intervient dans un contexte de hausse des prix de l’énergie liée au conflit avec l’Iran. Les créations d’emplois demeurent soutenues dans les secteurs de la santé et de l’éducation, et l’amélioration semble désormais s’étendre à d’autres secteurs de l’économie. Pour les marchés financiers, ces données renforcent le scénario d’une économie robuste ainsi que la perspective d’une Fed susceptible de maintenir ses taux directeurs à un niveau élevé plus longtemps. C’est d’ailleurs dans cet esprit qu’immédiatement après la publication des chiffres de l’emploi, la probabilité d’une hausse des taux de la Fed d’ici à la fin de l’année s’est encore renforcée.
La semaine prochaine sera principalement marquée par les banques centrales et le thème de l’IA. La BCE devrait relever ses taux de 25 points de base, mais l’essentiel de l’attention sera porté sur le ton adopté par Christine Lagarde concernant d’éventuelles nouvelles hausses à venir, dans un contexte où l’inflation reste élevée malgré un ralentissement économique croissant en zone euro.
Au Japon, la faiblesse persistante du yen alimente les spéculations sur un resserrement plus agressif que prévu de la Banque du Japon, avec des implications potentielles pour les flux mondiaux et les stratégies de carry trade. Sur les marchés actions, le point d’attention restera la rotation au sein de la thématique de l’intelligence artificielle que nous avons pu observer sur quelques séances depuis la fin de la semaine dernière.
Après plusieurs mois de leadership des semi-conducteurs, les investisseurs réévaluent les valorisations du secteur à la suite des perspectives décevantes de Broadcom. La volatilité entre les valeurs liées aux puces et les éditeurs de logiciels s’intensifie, signe d’un repositionnement du marché sur les futurs gagnants de l’IA. En arrière-plan, les négociations entre les États-Unis et l’Iran continuent d’influencer les prix de l’énergie et les anticipations d’inflation, ce qui pourrait indirectement peser sur les décisions des banques centrales.
Analyse de Pierre-Louis Werner, gérant de Swiss Life Gestion Privée. Achevé de rédiger le 5 juin 2026.
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