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Wall Street portée par l’IA, les banques en première ligne pour jauger l’économie

Les marchés financiers signent une belle performance cette semaine, notamment Wall Street, qui semble bénéficier d'un regain d'intérêt pour la thématique IA. Ce rebond permet au Nasdaq de surperformer ses homologues américains et au S&P 500 d'établir lui aussi un nouveau record historique. D'un point de vue
gestion, cela fait du bien de sortir du mono-sujet géopolitique, où les fondamentaux économiques et financiers passent au second plan, voire sont balayés au profit d'événements imprévisibles. Cette trêve du conflit au Moyen-Orient, toujours fragile, intervient à un moment clé, car nous débutons la saison des résultats du premier trimestre 2026, alors que les interrogations antérieures au conflit demeurent, notamment sur l'intelligence artificielle et le crédit privé.

Sur ce dernier point, si le doute n'est pas pleinement dissipé, les publications des grandes banques américaines ont plutôt rassuré. Wall Street attendait de bons résultats, mais une double question se posait en amont : ces performances solides peuvent-elles dissiper les inquiétudes liées au crédit privé, et quelle est la dynamique réelle de l'économie américaine ? Les publications des institutions financières sont toujours scrutées de près, car elles servent d'observatoire de l'activité économique. Les établissements de crédit fournissent des données sur la qualité des prêts et les dépenses des particuliers, tandis que les banques d'investissement reflètent la confiance des entreprises dans leurs opérations, comme les fusions & acquisitions (Main Street vs Wall Street). Rappelons que depuis plusieurs trimestres, les banques américaines publiaient de très bonnes performances sur leurs activités grands comptes, et des résultats plus mitigés côté particuliers. Les dirigeants ont d'ailleurs confirmé cette divergence à plusieurs reprises, encore un élément appuyant l’idée que les marchés de capitaux se décorrèlent de l’économie réelle.

Toujours pour contextualiser, d’un point de vue boursier cette fois-ci, soulignons que le secteur bancaire américain avait sous-performé le marché au premier trimestre 2026. Le contexte géopolitique n'a pas aidé d’un côté, mais les marchés financiers étaient surtout en quête d’éclaircissements sur l'exposition des banques au crédit privé.

Dans quelle mesure le crédit privé peut‑il influencer la stabilité financière ?

De quoi parle-t-on lorsqu’on évoque le crédit privé ? Ces derniers mois, les craintes n’ont cessé de monter autour de ce sujet, avec de grandes institutions comme Blue Owl Capital, Blackstone ou BlackRock annonçant limiter, voire bloquer, les retraits de certains de leurs fonds de dette privée. Par ricochet, les investisseurs ont redouté que les banques soient trop exposées à ces acteurs sous pression. Elles leur ont en effet prêté des milliards de dollars, et ces fonds ont à leur tour accordé des crédits à des entreprises, notamment des éditeurs de logiciels confrontés à une concurrence intense de l'IA, une réalité qui au passage touche aussi les sociétés cotées, comme en témoigne le parcours médiocre de Salesforce. La crainte que ces emprunteurs puissent souffrir, voire faire défaut, a alimenté les inquiétudes quant à une propagation du risque à l'ensemble du système financier.

À cet égard, les banques se sont montrées plutôt rassurantes. Mardi, lors de la conférence de présentation de ses résultats, Jamie Dimon, le CEO de JPMorgan, dont les performances ont été portées par la division de banque d’investissement, notamment grâce au trading et aux commissions liées aux activités de conseil, une tendance également observée chez les autres banques concurrentes, s’est voulu rassurant et a relativisé la place du crédit privé dans l’écosystème financier. Selon lui, la banque estime que le marché du crédit privé s’élève à 1 700 milliards de dollars pour le direct lending (et à 3 500 milliards de dollars au total). Cela représente un montant comparable à celui des prêts syndiqués bancaires et du high yield, mais très inférieur à celui de l’investment grade (13 000 milliards de dollars) ou du crédit hypothécaire (également 13 000 milliards de dollars).

Le crédit privé représente donc une taille relativement limitée à l’échelle de l’ensemble du système
financier, ce qui réduit son potentiel impact systémique. Par ailleurs, les banques sont aujourd’hui mieux capitalisées qu’auparavant. De son côté, Goldman Sachs, par la voix de David Solomon, a souligné l’importance stratégique du crédit privé pour la banque. Cette activité, en croissance structurelle, est
intégrée de manière disciplinée dans le modèle d’affaires de l’institution, qui revendique plus de 30 ans d’expertise dans ce domaine. Il a également relevé que la collecte du premier trimestre est restée robuste, malgré les inquiétudes récentes. En revanche, il convient de nuancer ces éléments : les deux institutions ont attiré l’attention sur les risques liés à une fin de cycle du crédit, susceptible de se matérialiser (hausse plus marquée que prévu des défauts, détérioration accrue des valeurs de collatéral, stress plus important
lors des refinancements et surprises négatives dans certains secteurs ou classes d’actifs). Elles appellent donc à la prudence, sans pour autant adopter un ton alarmiste, estimant que le risque reste contenu. Les dirigeants soulignent qu’en cas de forte dégradation du crédit privé, même si les pertes devaient s’avérer supérieures à celles anticipées dans leurs scénarios centraux, il s’agirait davantage d’une dynamique classique de fin de cycle de crédit que d’un choc systémique. L’évolution de la situation reste à suivre, mais ces éléments ont suffi à tempérer les craintes des investisseurs à court terme.

Une économie américaine toujours à deux vitesses

Côté Main Street, les résultats des banques indiquent que les dépenses des petites entreprises et des consommateurs ont continué de croître, avec des volumes de cartes de crédit et de débit en progression de +9 % sur un an au T1 2026 pour JPMorgan et de +7 % chez Bank of America, par exemple. Cela suggère une certaine résilience du consommateur américain. De l’avis général des banques lors de leurs publications, la qualité du crédit à la consommation est restée stable malgré une incertitude économique accrue, et les taux de défaut demeurent faibles. Les banques confirment cependant des signes de fragilité sur certains segments de leur clientèle. Il s’agit d’un phénomène déjà observé lors des précédents trimestres, qui renvoie au concept d’« économie en K » (K-shaped economy), c’est-à-dire une économie à deux vitesses : d’un côté, les ménages aisés dont la consommation reste solide ; de l’autre, les ménages modestes, plus sensibles aux pressions inflationnistes, actuellement liées à la forte progression des prix de l’énergie et à l’effet des droits de douane, et dont la consommation se dégrade.

Après les banques américaines et les géants du luxe européens ces derniers jours, la semaine prochaine verra l’accélération du rythme des publications des deux côtés de l’Atlantique. Tesla sera la première des « 7 Magnifiques » à dévoiler ses résultats trimestriels, en amont de Microsoft, Meta, Amazon, Alphabet et Apple, la semaine suivante. En Europe, le calendrier des publications dans le secteur technologique sera également bien rempli, avec notamment ASMi et SAP. Les marchés resteront également attentifs aux éléments géopolitiques liés au Proche-Orient, à la situation dans le détroit d’Ormuz, ainsi qu’à l’évolution
des discussions entre Iraniens, Américains, Israéliens et Libanais. L’agenda économique sera lui aussi chargé, avec notamment la parution des ventes au détail aux États-Unis attendues en hausse de +1,3 % sur un mois en mars, ainsi que les indicateurs d’activité PMI en Europe et de l’autre côté de l’Atlantique.

Analyse de Pierre-Louis Werner, gérant de Swiss Life Gestion Privée. Achevé de rédiger le 17 avril 2026.

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